Marianne

V :. M :. et vous tous mes frères et sœurs en vos grades et qualité,
Lors de mon initiation, j’ai eu le bonheur de naître à la maçonnerie et de connaître le même jour ma sœur jumelle. Dans la vie profane, ni elle ni moi n’avons de frère ou de sœur de sang. Mais ce soir-là, nous nous sommes reconnus instantanément. Et depuis, avec pourtant des parcours bien différents, chacun recherche la compagnie de l’autre, chacun reste profondément attaché et attentif à l’autre.
Pourquoi est-ce que je vous parle de ma sœur jumelle ? Parce que c’est grâce à elle si l’effigie de Marianne, cette figure de la République qui nous est chère, décore notre Orient.
Marianne, c’est cette femme au bonnet rouge, au regard farouche et lumineux, dont le visage orne les mairies françaises, les timbres-poste, les formulaires administratifs et les bâtiments officiels. Vous la connaissez tous, il me faudrait plusieurs heures pour vous raconter son histoire. Ce soir, je me contenterai d’évoquer son origine comme puissance symbolique.
Remontons quelques siècles en arrière. Avant qu’elle n’existe, il y avait un roi, un roi sacré, un roi représentant de Dieu sur terre, dont la silhouette ornait les lieux publics, les pièces de monnaie, les sceaux royaux. Chaque document officiel était émis en son nom ; chaque soldat jurait fidélité à sa personne. Sous l’Ancien Régime, c’est la personne physique du roi qui incarnait la France.
A la fin du XVIIIe siècle, la France allait traverser la Révolution. Brutale, terrible. Dès l’été 1789, l’Assemblée nationale constituante travaille à toute allure. Elle abolit les privilèges féodaux dans la nuit du 4 août. Elle vote la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, elle rédige une Constitution, elle réorganise le territoire français en départements, elle nationalise les biens de l’Eglise, elle crée une France nouvelle pièce par pièce dans une sorte d’ivresse législative.
Et dans ce processus, une question se pose. Comment représenter cette France nouvelle ? Avec quel symbole ? Quelles images ? Quels emblèmes ? L’urgence de la question est réelle. Dans une société largement analphabète, les images ont un pouvoir immense. Si la Révolution veut s’imposer dans les consciences, si elle veut créer une nouvelle légitimité, elle doit produire de nouvelles images qui remplacent les anciennes. Mais à quoi ressemble une nation ? À quoi ressemble un peuple ? Les premiers révolutionnaires cherchent des modèles dans l’antiquité comme ils le font pour tout le reste. La Grèce et Rome sont leur référence permanente. La liberté pour eux a le visage de la Rome républicaine. Sévère, virile, austère. Mais pour représenter la liberté dans les images populaires, une figure féminine s’impose plus naturellement.
En effet, dans la tradition allégorique européenne, les vertus abstraites sont féminines : la justice était une femme tenant une balance et un glaive ; la paix était une femme tenant un rameau d’olivier ; la prudence regardait dans un miroir ; la force tenait une colonne. Libertas, la déesse romaine de la liberté était aussi une femme. Elle était représentée avec un bonnet particulier, le piléus que les esclaves affranchis recevaient lors de leur libération. Ce bonnet passé dans la culture populaire française sous le nom de bonnet phrygien en référence aux représentations antiques, allait devenir l’attribut le plus reconnaissable de Marianne, celui qu’on identifie immédiatement, même de loin, même sur une petite pièce de monnaie. L’origine du nom, Marianne, est incertaine. L’explication la plus souvent avancée, est peut-être la plus belle. Marianne serait simplement la combinaison de deux prénoms très communs dans la France populaire du 18e siècle, Marie et Anne.
Les grandes religions durent parce qu’elles donnent aux gens des symboles qui incarnent leurs valeurs les plus profondes. La Révolution française a fait la même chose : elle ne s’est pas contentée de créer un nouveau régime politique. Elle a créé une nouvelle culture visuelle, un système civique avec ses fêtes, ses rituels, ses symboles, ses images sacrées. Et au centre de cette nouvelle culture visuelle, il y a toujours cette figure féminine qui incarne la Liberté, la République ou la Nation.
Marianne n’est pas seulement une image, elle est une icône dans le sens fort du terme. Elle représente la France comme projet, comme aspiration. Elle représente l’idée que la souveraineté appartient au peuple, que la liberté et l’égalité ne sont pas des privilèges, mais des droits, que la fraternité humaine est un idéal pour lequel il vaut la peine de se battre. Entre ceux qui ont des idées politiques opposés, ces symboles n’effacent pas les désaccords, ils ne les résolvent pas, mais ils permettent de coexister en proposant une communauté de sens qui relie chaque individu à quelque chose de plus grand que lui.
Marianne a été créée en France à la fin du siècle des Lumières, ce siècle qui a acquis la conviction que la raison et la science peuvent guider les affaires humaines mieux que la révélation ; Marianne a été créée dans les années 1780 à 1795, et aujourd’hui elle nous rappelle cet acte fondateur. Mais son rôle le plus essentiel va bien au-delà : il est d’obliger chaque génération à questionner la République, sa conception, sa transmission. Que signifient vraiment la liberté, l’égalité, la fraternité au 21e siècle, dans un monde qui cherche ses repères, dans une France qui se débat avec ses contradictions et ses
doutes ? C’est le propre des grands symboles. Ils n’offrent pas de réponses, ils sont des invitations à réfléchir.
Alors ce soir, je voudrais simplement remercier ma sœur jumelle qui m’a donné l’occasion d’explorer cette allégorie de la République, et qui a donné l’occasion à notre atelier d’afficher cette belle figure de Marianne à l’Orient.
J’ai dit.




