5mn de symbolisme « Le pain »

V :. M :. et vous tous mes frères et sœurs en vos grades et qualité,

Si le temple représente le monde, alors cet été le monde a changé : l’occident pèse moins lourd. Vos deux surveillants préférés, accompagnés de NTCF G…, en avaient fait le pari et, se souvenant après pas mal d’années du repas frugal, le pain et l’eau, offert dans le cabinet de réflexion, ils ont entrepris ce que chaque maçon est sensé faire mais qui, pour eux, était inconcevable : dégrossir la pierre brute. Alors ce soir, retournons quelques instants dans le cabinet de réflexion et arrêtons-nous sur la présence du pain, bien qu’il ne soit pas recommandé dans tous les régimes.

Le pain possède une charge symbolique puissante et s’il n’est pas question ce soir d’en détailler tout le sens, commençons par rappeler quelques fondamentaux. Le pain est l’aliment de base traditionnel dans beaucoup de civilisations. Il est intimement lié à
l’agriculture et à la technique, puisque de nombreuses étapes sont nécessaires à sa fabrication, depuis le battage du blé jusqu’à l’élaboration de la pâte et sa cuisson. Il véhicule des valeurs universelles, simples, mais fondamentales pour l’accomplissement de chacun. Il représente les moissons, les cycles, l’alternance des phases de mort et de résurrection. Pour les Juifs, le pain levé rappelle la condition ancienne, celle de l’esclavage et du péché avant l’exode. A l’inverse, le pain sans levain symbolise la pureté et la vérité. Tandis que chez les Chrétiens, le pain est un aliment sacré. Il rappelle la dernière Cène, le dernier repas que Jésus a partagé avec ses apôtres avant sa Passion, et en incarnant le corps du Christ dans l’Eucharistie ; il devient le lien matériel de communion entre Dieu et les hommes.

Dans de nombreuses cultures, le pain se partage avant d’être consommé et de ce fait, il est lié à charité et à la fraternité. En franc-maçonnerie, le pain est l’un des premiers symboles que le novice rencontre au début de son initiation. Peut-être parce qu’il combine les quatre éléments alchimiques : la terre d’où germent les épis de blé, l’eau, l’air avec l’action du levain et du pétrissage, et bien sûr le feu. Terre, Eau, Air, Feu, tous les quatre se rejoignent dans ce qui est devenu la base de l’alimentation humaine. Dans les rites maçonniques, il existe des mots de passe qui appartiennent au champ lexical du pain et le compagnon lui-même est littéralement « celui avec qui l’on partage le pain ». Le pain associe intimement deux valeurs centrales et universelles : celle du travail et celle du partage. Le franc-maçon est comme le pain : il faudra un long travail de tri (on pense au bon grain et à l’ivraie…), de pétrissage et de transformation intime pour devenir un homme accompli. Notons que le symbolisme du pain est proche de celui de la pierre : il faut tailler la pierre comme il faut pétrir la pâte, et cela
nécessite savoir-faire, expérience, effort et volonté.

Cette analogie m’a fait penser au poème en prose de Francis Ponge, qui s’intitule Le Pain. Voici un extrait : « La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne : comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… » Par cette évocation, Francis Ponge m’a rappelé les gongshi ou pierres de lettrés, que les hommes érudits poètes ou peintres chinois posaient sur leur table pour leur donner l’inspiration ou les faire s’évader. La croûte du pain est comme ces montagnes, ces vallées, ces grottes en miniature, comme autant de représentations réduites du monde, à la manière de fractales. Et le franc-maçon est
semblable au poète ; il est semblable au lettré chinois : chacun, à sa manière, explore le monde souterrain des symboles, du langage ou des rêves, chacun contemple l’harmonie des horizons, chacun dévoile les liens invisibles entre les vérités.

Mais revenons à des considérations plus terre à terre : pour J…, G… et moi, les repas frugaux
sont toujours au programme. Plus ou moins… Il est encore loin le temps où je pourrai évoquer devant vous cet autre poème de Francis Ponge intitulé « La Crevette ». De toute façon, je suis sauvé, il n’y a aucune trace d’un tel crustacé dans le répertoire des symboles maçonniques. Et oui, pour nous trois, de longs et pénibles efforts seront encore nécessaires avant que notre tâche soit achevée.

La pierre brute est à peine dégrossie. L’heure du repos n’est donc pas arrivée.

J’ai dit.