Planche « Robespierre et nous »

Evariste Gamelin monta sur l’échafaud à la suite de Robespierre. Comment comprendre que ce jeune peintre épris d’arts et d’idéaux ait pu devenir un révolutionnaire acharné justifiant toutes les atrocités commises durant cette époque ? Dans le livre publié en 1912 ‘’les dieux ont soif’’ Anatole France, qui recevra le prix nobel de littérature en 1921, met en scène ce personnage plutôt falot et que rien ne destinait ensuite à devenir l’incarnation de la foi absolue dans la Révolution, prêt à tout sacrifier pour elle. Comment un homme sincèrement innocent et candide peut-il devenir un bourreau justifiant tout au nom de la vertu révolutionnaire ? Est-ce les évènements qui l’ont transformé ? Avait-il au fond de lui, de sa personnalité profonde, le terreau sur lequel allait pousser le fanatisme, l’absence de commisération ?

Ce texte est celui des pourquoi, des questions sans réponses où il n’y a de réponses satisfaisantes, sur aucune des pistes dans les développements ci-dessous.

Pourquoi des êtres humains, même les plus intelligents et les plus avertis, en arrivent-ils dans leurs actes à faire exactement l’inverse de ce qu’ils sont réellement ? Voire d’être à l’opposé de leur personnalité profonde ?

A l’inverse, pourquoi risque-t-on de s’opposer de se singulariser au risque d’être seul, peut-être marginalisé voire à certains moments menacés au point d’en perdre la vie ? A l’inverse pourquoi sommes-nous lâches, faibles, veules et parfois ou souvent fermons les yeux ? Question de moment ? de circonstance ? d’ambition ? d’envie ? de conviction ? de fatigue ?

Prenons quelques exemples collectifs ou individuels, du passé ou contemporain sur lesquels on peut s’arrêter parce qu’ils questionnent.

Pourquoi tous les jours alors que L’Europe reçoit toutes les invectives inimaginables des dirigeants américains, les chefs d’Etat de l’Europe se repaissent dans la flagornerie la plus lamentable ? Est-ce par lâcheté et couardise, est-ce une stratégie finement pensée en jouant sur le temps ou bien encore, et pourquoi pas, les deux à la fois ?

Pourquoi en 1572 le jour de la Saint-Barthélemy une ville entière assassine en une journée des milliers d’innocents ?

Dans son célèbre discours de la servitude volontaire en 1576, Etienne de La Boétie s’étonne devant le paradoxe selon lequel des peuples entiers se soumettent volontairement à la domination d’un tyran. Il se demande comment il est possible qu’un seul homme parvienne à asservir des millions d’êtres humains ? Faut-il les citer encore et encore ? Hitler, Staline, Mao et combien d’autres avant, ou après notamment encore aujourd’hui ?

Et à titre individuel posons deux autres exemples contraires l’un à l’autre :

Pourquoi dans le film de 1957 ‘’douze hommes en colère’’ de Sydney Lumet, relatant un procès pour meurtre aux Etats-Unis et alors que l’issue ne fait pas de doute pour la totalité des jurés, un seul homme, un seul, s’oppose aux onze autres et après de multiples questionnements convaincra du ‘’doute raisonnable’’ tous les autres jurés pour finalement faire acquitter le présumé coupable ?

Pourquoi à l’inverse, Valérie Giscard d’Estaing fervent catholique et profondément opposé en lui-même à la peine de mort, et alors qu’il en avait le pouvoir, refuse de gracier Christian Ranucci, condamné à mort pour le meurtre d’une petite fille puis exécuté en juillet 1976 ?

Il n’y a pas de réponses définitives ou générales à ces questions. On pourrait trouver beaucoup d’explications. Prenons quand même le temps d’esquisser quelques pistes issues de réflexions, lectures et écoutes.

Commençons par un premier livre c’est celui de la philosophe Cynthia Fleury intitulé ‘’ci-git l’amer’’ (comme l’amertume) qui traite du ressentiment. Ce livre est sorti en octobre 2020.

Dans cet essai philosophique, Cynthia Fleury analyse le ressentiment comme une maladie de l’âme individuelle et collective. Elle cherche à comprendre comment il naît et pourquoi il s’installe. Le ressentiment est une blessure (réelle ou ressentie) qui n’a pas été digérée et qui se répète intérieurement. Il naît souvent d’une souffrance, d’une humiliation ou d’un sentiment d’injustice. Il finit par transformer le rapport au monde : jalousie, envie, victimisation, désir de vengeance. Le ressentiment dans toute société peut aussi devenir collectif : il nourrit la haine sociale, le complotisme, la dévalorisation des autres et la perte de discernement. Dans une émission sur Arte récemment il était dit qu’une enquête récente révélait que 8 français sur 10 croyait à au moins un complot. Je vous laisse digérer cela quelques instants. 

Mais sommes-nous véritablement maîtres de nos choix, ou bien les fils invisibles du destin, des causes naturelles et des déterminismes sociaux dirigent-ils nos actes à notre insu ? Telle est la grande question du libre arbitre, notion centrale de la philosophie morale, de la théologie et, désormais, des sciences contemporaines. Le libre arbitre peut se définir comme la faculté qu’aurait l’être humain de se déterminer lui-même, de choisir entre plusieurs possibilités en pleine conscience. Il s’oppose au déterminisme, selon lequel tout événement résulte nécessairement de causes antérieures, ainsi qu’au fatalisme, qui suppose que tout est déjà écrit. De l’antiquité à aujourd’hui, le libre arbitre demeure une question ouverte. Entre l’exigence morale de responsabilité et la découverte des multiples déterminismes qui nous traversent, l’être humain apparaît à la fois libre et conditionné. Le débat sur le libre arbitre n’est donc pas seulement théorique : il touche à la justice, à l’éducation, à la morale et à la dignité humaine. 

Une autre notion aussi pourrait compléter utilement cette notion de libre arbitre. Posons ici, sans aller plus loin, le concept de biais cognitif. C’est un mécanisme de la pensée qui entraîne une déviation du jugement. En quelque sorte pour échapper à la réalité, on se ment à soi-même. On se raconte des histoires pour se rassurer et ne pas voir la réalité en face. Et pourtant nous l’avons tous fait parfois…

Simone de Beauvoir disait que le principal fléau de l’humanité n’était pas l’ignorance mais le refus de savoir.

Dans un autre livre, publié très récemment, intitulé : Penser comme Poutine : une menace pour nos démocraties, l’auteur présente une analyse consacrée à l’influence idéologique exercée par le pouvoir russe sur certaines opinions occidentales. L’auteur y démontre que la menace ne réside pas seulement dans la puissance militaire de la Russie, mais aussi dans sa capacité à diffuser une vision du monde favorable à ses intérêts.

Selon cette thèse, certains responsables politiques, intellectuels ou commentateurs français reprennent spontanément les arguments du Kremlin : l’Occident serait responsable des tensions avec la Russie, l’élargissement de l’OTAN constituerait une provocation, et l’Ukraine devrait accepter une neutralité imposée pour préserver la paix. L’auteur identifie également plusieurs ressorts idéologiques présents notamment en France : un antiaméricanisme ancien, une fascination pour les régimes autoritaires dits forts, la nostalgie d’une grandeur nationale perdue, ainsi qu’une méfiance croissante envers les démocraties libérales et, je rajouterai, leurs dirigeants. Ce livre apparaît comme un avertissement salutaire. Et bien au-delà de sa thèse on pourrait ajouter que défendre la liberté suppose donc de combattre la désinformation, de préserver l’esprit critique et de ne jamais confondre réalisme politique et renoncement moral.

Mais revenons au titre de ce texte; Robespierre et nous. Encore aujourd’hui, les idées de Robespierre continuent à sous-tendre un certain nombre de débats contemporains. Ses idées se retrouvent aujourd’hui dans des tensions et paradoxes qui reflètent l’évolution de nos sociétés notamment sur son insistance sur la vertu publique et l’intégrité morale dans la vie politique et la rigueur éthique, surtout à une époque où la corruption et la défiance envers les institutions apparaissent comme des fléaux récurrents. Son exigence interpelle les citoyens désireux de restaurer la confiance et la transparence dans la gouvernance moderne. Cependant la pensée robespierriste, qui prônait parfois le sacrifice de libertés individuelles au nom d’un idéal républicain absolu, soulève encore aujourd’hui des questions cruciales. Comme l’écrit si justement Marcel Gauchet, dans son livre ‘’Robespierre, l’homme qui nous divise le plus’’ la vérité est que les fins étaient justes mais que les moyens ont été atroces.

La Boétie, pour sa part, explique que la clé pour se libérer de la tyrannie ne réside pas dans une lutte violente ou dans la défaite du tyran par la force, mais dans le refus même de lui fournir le soutien, le consentement ou la matière dont il se nourrit. Si les peuples retiraient leur obéissance, même silencieuse, le tyran se trouverait dépouillé de sa « nourriture » et de sa légitimité.

Quant à Cynthia Fleury pour sa part elle propose de ne pas nier la souffrance mais de la transformer. La guérison passe par une ‘’augmentation de soi’’ c’est-à-dire devenir plus libre, plus lucide, plus responsable.

Si on en revient aux textes fondamentaux du Grand Orient de France, la réponse semble théoriquement évidente et répond en quelque sorte en écho, en vis-à-vis, à ce que j’ai dit précédemment. 

‘’La Franc-Maçonnerie a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité ; elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’Humanité. Elle a pour principes la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience. Elle recommande à ses adeptes la propagande par l’exemple, la parole et les écrits.’’

Avec ça, pas besoin d’autre chose. Et pourtant. L’histoire des francs-maçons montre bien que, notamment, le GODF et ses dirigeants ont par le passé accepté très souvent une forme de soumission à tous les régimes. Souvent en contradiction avec les valeurs. Et que dire des francs-maçons allemands qui dans les années 1930 installaient dans les décors de leur temple la croix gammée espérant ainsi être sauvés ?

La franc-maçonnerie est une école d’éveil et de transformation personnelle. L’éveil parce qu’en arrivant et quel que soit son origine, ses convictions et ses aspirations le travail en loge doit réveiller, doit conscientiser chacun. Celui ou celle qui ne doute jamais n’a pas sa place en loge. On parle du doute comme méthode. Douter c’est poser des questions et si besoin soit renforcer ses convictions soit les ébranler au point de les changer dans un sens meilleur pour soi et pour les autres. La  transformation personnelle et progressive par l’écoute et la confrontation pacifique des idées avec celles des autres entraînent le Franc-maçon vers un basculement que l’on peut emprunter aux quatre vertus cardinales : la tempérance qui est le fait de s’exprimer avec modération parce qu’elle fait appel à l’intelligence plus qu’à la passion ; la prudence, pris dans son sens antique, parce qu’elle signifie qu’il faut choisir son moment et c’est tout sauf de la couardise ou de la peur; le courage parce qu’il faut dire ou faire ce qui doit l’être dans le respect de tous appuyés sur des convictions humanistes profondes ; et enfin la justice parce que chacun doit apporter son tribut pour que tous puisse en profiter.  Enfin, On peut rajouter la lucidité qui paraît  comme une sorte de cinquième vertu cardinale car elle permet finalement de relativiser son savoir et de le faire évoluer donc de prendre une distance dans l’engagement. Bergson disait qu’il faut toujours penser en homme d’action et agir en homme de pensée. C’est toute LA méthode maçonnique finalement. 

En conclusion on peut terminer ce mon propos par un très beau livre qui semble être un guide pour les franc-maçons. Jean Birnbaum dans son livre au titre évocateur ‘’le courage de la nuance’’ constate que le débat public contemporain est dominé par la polarisation. Chacun est sommé de choisir un camp, et toute position intermédiaire est perçue comme suspecte. Les réseaux sociaux ont accentué ce phénomène en transformant la discussion en affrontement. Toute analyse nuancée est interprétée comme une trahison. Birnbaum affirme que la nuance n’est pas une posture confortable mais un effort exigeant. Elle suppose de résister aux pressions idéologiques, de supporter l’isolement et d’accepter l’inconfort. La nuance est une forme de courage et une force. Elle exige de penser parfois contre son camp, de reconnaître la complexité du réel et de maintenir le dialogue. Une vertu maçonnique en quelque sorte.